Blog de David Valence

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samedi, août 2 2008

Faire mentir "Le Guépard"

D'aucuns m'en ont fait la remarque : ce blog avait tout simplement disparu de l'espace virtuel ces dernières semaines. Il ne s'agissait nullement d'un accident technique, mais d'une décision provisoire. Il fallait réfléchir à sa pérennité, à sa forme, aux sujets abordés.

Disons que l'avenir sera ici moins "centro-centré" et plus libre encore. Avis aux amateurs...

vendredi, avril 11 2008

La veilleuse

Je rassure mes lecteurs : les billets devraient bientôt retrouver un rythme normal sur ce blog. Absorbé par les affaires courantes, je n'ai guère pris le temps de m'arrêter pour réfléchir au bien commun ces dernières semaines. Une poussée d'égotisme provoquée par certains développements professionnels est seule en cause dans mon silence.

On ne quitte jamais vraiment la politique, quoi qu'il en soit. A très vite!

vendredi, mars 28 2008

Point mort?

Avouons-le très simplement : au moment où François Bayrou s'apprêtait à reconnaître sa défaite paloise, nous n'étions pas de force à crier "Haro sur le baudet". L'heure évoquait plutôt la fin d'un film de Bergman et cette phrase d'apocalypse : "tout est consommé".

La lassitude nous étreint à l'instant de décrire ce champ de ruines qui tient désormais lieu de centre.

jeudi, mars 6 2008

Un dernier pour la route

Les élections municipales de dimanche prochain occupent les media nationaux depuis plusieurs semaines : le passionné de politique aura lu cinq ou six analyses sur le maelström strasbourgeois, trois ou quatre sur le trébuchet toulousain, une ou deux sur la farce paloise. Silence ou presque, en revanche, sur les villes de moins de 80.000 habitants.

Las! Les états-majors politiques savent que seules les villes moyennes représentent un véritable enjeu électoral. L'évolution qui voit les grandes cités pencher à gauche est entamée depuis longtemps, alors que Nicolas Sarkozy a pu s'appuyer sur nombre de villes moyennes aux élections présidentielles d'avril-mai 2007. En 2001, les victoires de la droite à Beauvais, Cahors, Montauban, Blois, Laon, Evreux, Chartres, Châteauroux, Roanne, Tarbes (...) avaient préparé les législatives plus efficacement que les "prises" de Strasbourg et de Rouen. Pour notre part, nous jugerons de la poussée de la gauche en observant ses résultats dans des villes comme Bourges, Quimper, Epinal ou Sélestat.

Plus grave : qui sait qu'auront lieu dimanche des élections cantonales? Un tiers des Français sont pourtant concernés. Notamment dans le canton de Remiremont.

Le président du Sénat Christian Poncelet a choisi de solliciter le renouvellement de son mandat de conseiller général. Né en 1928, parlementaire depuis 1962, il restera sénateur jusqu'en 2014 quoi qu'il en soit. Son objectif est donc de quitter l'Assemblée départementale vosgienne et la Chambre haute en même temps.

Il y avait assurément un boulevard pour le Parti socialiste, pour le MoDem et plus encore pour un candidat de droite bien implanté. Au lieu de cela...

François Vannson, député de la 3e circonscription, qui vit à Remiremont, s'est défilé, malgré le contentieux qui l'oppose à Christian Poncelet.

La candidate socialiste aux dernières législatives, Jacqueline Bedez-Stouvenel, aurait pu (et dû) s'y risquer, quoique conseillère régionale. Maire de Raon-aux-Bois (dans le canton de Remiremont), elle a préféré s'effacer derrière un candidat sans expérience de 20 ans.

Gérard Michel, ancien candidat du MoDem aux élections législatives dans la 3e circonscription, est lui aussi élu (d'opposition) à Raon-aux-Bois. Il n'a pourtant pas déposé sa candidature pour les élections cantonales : il se confirme que le MoDem, qui se présente comme un mouvement neuf et audacieux, se garde d'ennuyer Christian Poncelet. De là à penser que le président du Sénat s'accommode très bien de la candidature de Mme Mercier (président du MoDem-Vosges) contre son faux ami Michel Heinrich, maire d'Epinal, il n'y a qu'un pas...

Tout se passe donc comme si le charmeur de serpents Poncelet devait encore remporter la mise.

Les Vosgiens souhaitent-ils avoir un octogénaire pour Président du Conseil général? C'est une autre question!

mardi, février 12 2008

Le rideau déchiré

Deux événements d'inégale importance confirmeront, dans les semaines prochaines, que le Mouvement démocrate s'est fondé sur un malentendu : soit les élections municipales en France et les législatives en Italie.

Nous croyons depuis mai 2007 que François Bayrou s'enlisera pour n'avoir pas choisi entre le rassemblement gaullien et la coalition de Troisième force. Prenons le scrutin de mars 2008 dans l'Hexagone : quelle ligne directrice le Mouvement démocrate y suivra-t-il? On nous répond cas par cas, arbitrage en fonction des intérêts locaux, ...

Il n'est pas mille manières d'exister lors d'élections.

Pour s'y affirmer dans la radicale singularité que porte l'idée de Rassemblement, le Mouvement démocrate aurait d'abord dû reconnaître la double appartenance. Rassembler ne signifie pas exiger des impétrants qu'ils abandonnent d'autres engagements. Pour prendre un exemple cher à François Bayrou, le RPF du général de Gaulle tolérait et recherchait même la double appartenance. Exit donc le modèle du Rassemblement au-dessus des autres partis -mais pas contre eux-.

Le Mouvement démocrate représentant -d'après ses fondateurs- un choix fondamentalement différent des logiques du système, il eût pu, dans un second temps, conduire des listes homogènes dans l'ensemble des villes de plus de 9.000 habitants. Au lieu de cela, que voit-on? Des accords conclus en fonction des intérêts de chacun des candidats, comme à Paris où la nécessité de faire réélire certains apparatchiks dont le Conseil de Paris est le gagne-pain pousse à un accord avec les socialistes.

On répliquera que le Mouvement démocrate ne souhaite pas nationaliser cette élection, ce qui expliquerait ce pragmatisme (cette tambouille électorale, diront les mauvaises langues). En cas de victoire à Pau et à Aix-en-Provence, François Bayrou n'hésitera pourtant pas à clamer que les Français ont voulu sanctionner le Chef de l'Etat et ouvrir une ère nouvelle de la vie politique française (sic d'anticipation). Le Mouvement démocrate ignore donc s'il va à la bataille en fonction d'enjeux locaux ou nationaux.

A l'inverse, si le Mouvement démocrate assumait dans les media ce qu'il s'apprête à pratiquer à l'échelon local -la coalition-, son Président cesserait de se rêver majoritaire. Il tiendrait ce langage, qu'il est préférable de peser dans une majorité avec 10% que de cheminer dans le désert avec 15 ou 18. J'ajoute que le Mouvement démocrate serait dès lors tenu de clarifier ses stratégies nationales d'alliance avant le jour du vote : nul n'accepterait une délégation de souveraineté si exorbitante, qu'elle en autoriserait le délégataire à négocier selon son bon plaisir.

Voilà donc un parti qui ressemble aux radicaux des années 1930 si on règle la focale sur le mode local, mais agit comme un parti de masses protestataire quant à la politique nationale, à l'image du RPF de 1947-1955. Ces deux modèles ne devraient pas inciter les dirigeants du Mouvement démocrate à l'optimisme. Et pourtant...

Le balancement entre ces pôles de fluidité et de rigidité explique une partie du succès militant du Mouvement démocrate : chacun y apporte et y lit ce qu'il veut, dans une schizophrénie inconsciente.

Chacun s'y retrouve :

-le conseiller-municipal-prêt-à-toutes-les-manoeuvres-pour-devenir-adjoint ;

-le rêveur-qui-voudrait-que-les-hommes-de-bonne volonté-se-donnent-la-main (comme à la messe) ;

-l'exalté-qui-rejette-les-moeurs-politiciennes-et-va-répétant "la pureté ou la mort" .

Le seul à ne rien comprendre, c'est l'électeur.

Les élections italiennes qui s'annoncent infirment également une antienne bien connue des anciens de l'UDF. A ceux qui lui objectaient l'impossibilité d'une grande formation majoritaire à elle seule et strictement centriste, une dirigeante de l'UDF-Paris opposait le modèle italien.

L'argument prenait pour terreau l'ignorance crasse des Français quant aux systèmes institutionnels différents du leur. La majorité de Romano Prodi était en effet située à gauche, sans ambiguïté aucune, comme l'ensemble des formations qui la composaient (y compris la Marguerite). Le scrutin qui s'annonce devrait même donner un caractère bipartisan à cette bipolarité.

Restait en général à la dirigeante parisienne la ressource de l'exemple allemand ou autrichien de grande coalition. A ceci près que, dans un cas comme dans l'autre, un grand parti de gauche et une grande formation de droite gouvernent ensemble sans qu'existe de formation centriste à vocation majoritaire...

Le modèle de Rassemblement que promeut le Mouvement démocrate n'existe ni dans le passé, ni à l'étranger.

Le rideau ne pourra manquer de se déchirer pour le MoDem d'ici quelques années, révélant à l'oeil public la réalité d'une schizophrénie mise au service d'un seul homme.

lundi, février 4 2008

Des falaises de marbre aux monts vosgiens...

Ernst Jünger figure au nombre de ces écrivains qu'on croit connaître avant d'avoir pris la peine de les lire. Réduite aux seuls "Orages d'acier", son oeuvre est fréquemment ramenée à une forme d'esthétisation de la violence. Bien germanique, jugera-t-on.

La mort de Julien Gracq -au moment où je relisais Le rivage des Syrtes- a attiré l'attention sur sa vie, moins sur ses goûts. Le faux ermite de Saint-Florent-le-Vieil -ville dont Hervé de Charette est l'élu- ne se reconnaissait guère de fraternité qu'avec Jünger le réprouvé. Le souci de mieux comprendre Gracq me poussa donc "sur les falaises de marbre".

Délaissons l'arrière-plan historique d'un livre qui fut publié avant que la barbarie nazie ne fonde sur la France. L'oeuvre délivre pourtant des sentences admirables sur l'inconséquence de ceux qui, en temps troublés, voient dans le crime une preuve de force, donc de salut. Une seule suffira : "que faire, si les faibles méconnaissent la loi, et dans leur aveuglement tirent les verrous qui n'étaient poussés que pour les protéger?". Tout est là.

"Auf den Marmorklippen" bénéficie d'une superbe traduction en français, oeuvre du poète Henri Thomas. Aux non-initiés, j'apprendrai que cet auteur secret vit le jour dans les Vosges. Un musée porte du reste son nom dans la bonne ville de Bruyères -où l'auteur de ces lignes effectua une partie de sa scolarité-. La circonstance n'apparaît pas fortuite.

La sylve sombre et dont on craint qu'elle ne descende à la fin sur les hommes pour les happer... Le goût de la lumière, des pierres blanches et du vin (la France ou même, pour un Vosgien, l'Alsace) que contrarie la fascination pour la sauvagerie ou les brumes prêtées à une Europe plus septentrionale... Le livre a trouvé en moi des harmoniques à la fois familières et dérangeantes.

Certains paysages m'en ont paru diablement "connus", jusqu'à évoquer d'antiques cauchemars, de ceux qui absorbaient l'âme aux heures des fièvres puèriles. Köppels-Bleek -le nom fait assez bibeloterie de l'horreur, reconnaissons-le-, n'était-ce pas une clairière bien connue, autant par le songe qu'à la faveur de promenades familiales?

Le livre fournit assez d'images obsédantes pour une saison. Ce sanglot étouffé qu'on entend au coeur des batailles, et où se devine la certitude d'un anéantissement (p. 145, dans l'édition Imaginaire-Gallimard)! Cet enfant qui bat la timbale du bois de sa cuiller pour appeler les vipères à un festin pacifique (p. 19)! Les merveilles du végétal comparées à des "cadrans où toujours on peut lire l'heure exacte" (p. 71)!

L'ensemble brille par son ambiguïté-impardonnable aux yeux des cuistres-. On excuse trop les fautes d'une crapule mondaine comme Drieu la Rochelle, tout d'une pièce pourtant dans son adhésion au fascisme. L'entre-deux de Jünger est moins lâche, paradoxalement ; même si nous pouvons ne pas adhérer à cette résistance à laquelle invite l'ouvrage : une insurrection douce, résolue, définitivement spirituelle.

samedi, janvier 19 2008

Ricardo à l'affiche

La psychologie des peuples est un vice qui ronge les raisonnements les plus huilés, les argumentaires les plus solides.

François Furet y sacrifia en observant que les Français avaient tout parié sur la politique en 1789. Que penser de cette affirmation? On pourrait en trouver une confirmation dans le culte du "volontarisme" au détriment de la volonté ; dans l'idée que le verbe "est" action ; dans le goût des utopies généreuses ; dans le mépris pour l'économie.

L'imaginaire français est hanté par l'Etat ; les grands entrepreneurs n'y ont jamais trouvé de place. Si fortune vient, le crime n'est pas loin, répétait-on autrefois. La plupart des bacheliers de notre pays n'a jamais suivi de cours d'économie, fût-ce pour une heure. A l'inverse, le goût de la politique se traduit par une survalorisation de la discipline historique dans l'enseignement primaire et secondaire. Avouez que je prêche contre ma paroisse...

Les media, en même temps qu'ils chérissent les signes extérieurs de richesse, ne font rien pour éclairer les Français sur le fonctionnement des marchés financiers ou la gestion d'une entreprise. Une émission de France Culture aura achevé de me convaincre de ce biais hier matin.

Le programme radiophonique se proposait de livrer à l'auditeur le témoignage de deux conseillers bancaires employés au Crédit lyonnais. De l'un, on nous dit avec gourmandise qu'il a 25 ans, porte un costume noir et une cravate fluo. Jeune, aimant se mettre en avant : c'est l'ennemi. De l'autre, on nous raconte l'engagement syndical, le long passé au sein de la même banque. 55 ans environ, de gauche, articulant ses revendications salariales à la qualité du service aux clients : c'est la gentille.

Le reste se maintint dans les mêmes eaux. Les réponses du jeune-ambitieux-individualiste-qui-n'aime-pas -perdre-son-temps-avec-les-gens-qui-n'ont-pas-d'argent sont entrecoupées de musiques de westerns ou de l'attente téléphonique du Crédit Lyonnais. Voix si atone qu'on s'interroge sur son naturel.

Ne manquait plus que le générique de Dallas : "Dallas, ton univers impitoyable", ...

Entendons-nous : nul ne songe à regretter l'ORTF, ses programmes marmoréens et les coups de fil d'Alain Peyrefitte. Moins encore les campagnes de presse haineuses de certains titres au moment de la guerre d'Algérie, fustigeant les "capitulards", les fourriers de la "décadence", les artisans d'une démoralisation de l'armée. Il s'agit d'exiger de la nuance dans le traitement de l'information. Nous sommes d'autant plus à l'aise au moment de le dire que nous contestons la pollution de la presse par les intérêts des grands groupes industriels.

A quand une émission sur John Stuart Mill, David Ricardo ou Adam Smith sur France Culture? A quand un Thema sur Raymond Aron?

On attend toujours (Godot?).

mardi, janvier 8 2008

Un peu de noir pour commencer

Janvier : l'heure est venue de retrouver son établi, sa plume -ou son ennui-. Mon état d'esprit offre quelques ressemblances avec celui d'un parfumeur qui, ayant volontairement calfeutré ses narines pendant un mois, se retrouve à devoir composer une nouvelle fragrance. A laquelle de ses idées passées, plus que de ses sensations retrouvées, va-t-il faire confiance? Tant d'indignations, de sourires accumulés depuis décembre...

Les voeux de bonne année ont peut-être réchauffé le moral des lecteurs. Aussi ai-je choisi de commencer 2008 par la tristesse et la fidélité.

Un ancien président de la Commission européenne est mort à Paris le 29 novembre 2007.

A lire cette information, beaucoup risquent la stupeur ou l'incrédulité. Qu'ils se rassurent : l'immodestie pateline du père de Martine Aubry n'a pas disparu dans les limbes.

A deux reprises, un Français dirigea la plus fédérale des institutions européennes : entre 1973 et 1977, avec François-Xavier Ortoli, puis entre 1985 et 1995 (Jacques Delors). Que la longévité du second ait fait oublier les qualités du premier n'est pas pour nous surprendre. La mémoire a de ces injustices-là : Savary effacé par Mitterrand chez les socialistes, Pompidou perdu pour les Français dans l'ombre du Général...

François-Xavier Ortoli était plus atypique que le brillant de son parcours ne le laissait deviner. Ayant grandi en Indochine, il lutta avec courage contre les Japonais à partir de 1943, d'abord dans la clandestinité, puis sous l'uniforme. Les chemins qui exigent du courage sont souvent les moins empruntés... Très marqué par son expérience de la guerre, François-Xavier Ortoli épousa de surcroît une jeune femme dont le père, médecin, avait perdu la vie sous les balles japonaises.

L'Administration coloniale le séduisait, mais il présenta avec succès le concours de l'Ecole nationale d'Administration, que Michel Debré avait créée en 1945.

Les titres de résistance et l'engagement étaient pris en compte par les recruteurs de cette première promotion. "Croix de Lorraine" rassemblait de jeunes hommes qui avaient fait "une belle guerre", comme Michel Jobert, Michel Poniatowski ou André Van Ruymbeke (père du je) : ils vinrent enrichir le service de l'Etat de leur engagement passé. Pour François-Xavier Ortoli, la sortie de l'ENA sonna l'heure de l'Inspection des finances, ses tournées en province et sa camaraderie d'élite.

Après une première expérience des cabinets ministériels auprès de Robert Buron -figure de la démocratie-chrétienne la plus progressiste-, François-Xavier Ortoli fit le choix de l'Europe. Comme beaucoup de jeunes serviteurs de l'Etat des années 1950, il se reconnaissait dans une certaine façon de faire de la politique loin des gargarismes des démagogues. Une Europe par en haut? Oui, certes. Mais une belle idée à servir.

Directeur du Marché intérieur à Bruxelles de 1958 à 1961, il prit place avec Robert Marjolin parmi les premiers techniciens de la chose européenne. Georges Pompidou, très préoccupé de questions économiques, le choisit comme directeur de cabinet pour remplacer Jean Donnedieu de Vabres (oncle du futur ministre) à la fin de l'année 1962. Puis vint la lumière médiatique pour un homme de tempérament discret : les ministères de 1967 à 1972, l'élection dans une circonscription bourgeoise du Nord en juin 1968, l'échec face au Augustin Laurent à Lille aux municipales de 1971.

Président de la Commission européenne (1973-1977), puis Vice-président en charge des questions économiques, François-Xavier Ortoli se distingua par son sang-froid face aux crises pétrolières et par sa détermination au service de la cause européenne.

Gaulliste et européen, technicien et intellectuel : M. Ortoli était, en privé plus encore qu'en public, paradoxal. Reçu par lui il y a presque deux ans pour un entretien, j'avais gardé de son accueil un souvenir ému.

Comme le laisse entendre Faulkner à la fin des Palmiers sauvages, il n'est d'oubli que dans la mort de ceux qui vous ont connu...

lundi, janvier 7 2008

A mes lecteurs

Ce blog est demeuré inaccessible pendant plus de trois semaines : la disparition en tenait à des problèmes d'hébergement.

Ils sont désormais réglés.

Je présente aux lecteurs mes meilleurs voeux de santé, bonheur et prospérité pour 2008.

Merci encore de votre fidélité -qui m'oblige- et à très vite, DV.

mercredi, décembre 12 2007

Ni école du crime, ni lieu d'humiliation

Les nouvelles règles pénitentiaires européennes imposent désormais de distinguer les prévenus et accusés des condamnés jusque dans la géographie carcérale. Plutôt que de prévoir des prisons spécifiques, l'administration française s'oriente lentement mais à raison vers des établissements où des quartiers distincts correspondraient aux deux types de détenus.

Comme nous l'apprenait "Le Monde" daté du 11 décembre 2007, la maison d'arrêt de Metz-Queuleu a été choisie comme site pilote pour cette évolution. L'occasion est donc donnée par la réglementation européenne de repenser les règles de l'environnement carcéral. Surpeuplées -situation que la politique judiciaire de Madame Dati ne saurait résoudre-, nos prisons sont trop souvent vécues comme des écoles du crime ou comme des lieux d'humiliation par ceux qui y vivent contraints et forcés.

On sait le sujet sensible, et la polémique nauséabonde sur ces détenus "qui ont la télévision et tout le confort". Contre une certaine doxa officielle, il est urgent d'affirmer que l'augmentation du nombre d'incarcérations ne représente pas une fin en soi, sauf à rêver des effarantes statistiques américaines.

Une limitation du nombre de prévenus et d'accusés en prison : voilà qui devrait constituer un des horizons de notre politique pénale. Cela supposerait un meilleur encadrement de la détention provisoire (vaste chantier) ou une extension du bracelet électronique aux non-condamnés : mieux vaut une liberté surveillée que l'engeôlement. Les substituts à l'emprisonnement (travaux d'intérêt général, voire d'autres formats à étudier) pourraient d'être autre part être privilégiés : croit-on que la prison apprendra quoi que ce soit à un adulte qui incendie une voiture?

Pour éviter d'exposer les condamnés comme les prévenus/accusés à de "mauvaises fréquentations", tout plan de construction et de rénovation des prisons nécessite de déterminer au préalable un plafond de personnes emprisonnées. On ne juge pas un magistrat au nombre d'incarcérations qu'il obtient!

La politique de défense des libertés publiques se porte mal ces temps derniers, et nulle voix ne s'élève pour en redire la noblesse.

Dans ce contexte peu favorable, on saluera le choix de Véronique Vasseur comme tête de liste de l'UMP dans le 13e arrondissement de Paris...

vendredi, novembre 30 2007

Fin de partie

A l'heure où ces lignes s'inscriront sur la toile, l'UDF aura vécu. Les vieux compagnons des années 1970, les ambitieux des années 1980, les égarés des années 1990, les idéalistes du nouveau siècle savent-ils bien ce qu'ils vont perdre? On peut faire accroire qu'aucun bras ne tremblera au moment de voter une mise en sommeil, nul doute qu'en plus d'un esprit naîtront alors de ces questions insidieuses qui sapent les engagements.

François Bayrou, lui, ne doute pas. Bouteille de chloroforme à la main, il jubile depuis mai 2007 à l'idée de pratiquer sur son parti une anesthésie définitive. A-t-il jamais aimé l'UDF, ce démocrate-chrétien qui enrageait dans les années 1980 de voir le libéralisme l'emporter sur son personnalisme imprécis?

Est-il d'un vrai démocrate de se penser "appelé" à l'incarnation de la France, au-delà des contingences électorales? Chez de Gaulle, cette conviction avait reçu l'assentiment de l'histoire. Chez François Bayrou, elle se contente du pain d'orgueil.

Prenons l'entretien que notre candidat du printemps accorde au "Matin plus" daté de ce 30 novembre 2007. Les journalistes évoquent devant Bayrou des troupes qui se dispersent, des rangs qui s'éclaircissent. Le futur maire de Pau -avançons-nous- laisse entendre qu'il est soulagé par ces amputations, qui accréditeraient son image d'homme libre dans l'opinion. Pis, il n'a pas un mot de regret pour Jean-Marie Cavada, comme s'il ne s'agissait pour un corps sain (le MoDem) que d'être vidé de sang noir (les grincheux, les ambitieux).

L'oeil rivé sur 2012, François Bayrou attend que tout empire. "Tout empire finira" se répète-t-il en songeant à sa rivalité avec le chef de l'Etat plutôt qu'à la France. Perdu dans la métapolitique -la réorganisation du paysage partisan-, il regarde à la fois trop haut et trop bas. Les défauts du vol plané et du rase-mottes en quelque sorte. Le rase-mottes à propos de Cavada : "Il n'y aucun mystère dans cette affaire. Cavada voulait à tout prix un portefeuille. Pour prix de ce maroquin, on lui a demandé de se rallier à l'UMP (...)". Le vol plané à propos de soi : "Je défendrai un autre projet de société, et je dirai la vérité. La vérité est plus forte que les mensonges", dixit François Bouche d'Or.

Qu'avance-t-il? La social-économie, qui n'est qu'un mot. La nécessité de réduire la dette, nous en sommes d'accord. Le refus d'une "société de l'argent-roi" (le veau d'or), le rêve d'"entreprises à qui on fait confiance" (le petit entrepreneur bien gentil et peu audacieux).

La France dont Bayrou parle, c'est celle d'avant-hier, celle des solidarités organiques, de la Foi qui imprègne jusqu'aux gestes les plus intimes sans défendre l'hypocrisie. Cette France-là ne reviendra pas, les électeurs urbains du printemps 2007 le savent mieux que quiconque.

Foin de mysticisme trompeur, posons-nous des questions simples et modestes : comment être utiles au Pays? Comment servir?

Je ne crois pas qu'on fasse preuve de courage en préférant son petit tas de rêves au grand bain du monde. Cette erreur-là, François Bayrou la commet depuis six mois avec application.

En tuant une UDF créée en 1978, il prive le pays d'une force d'équilibre, et la famille centriste et libérale d'un foyer où consommer ses retrouvailles. Chacun saura s'en souvenir!

samedi, novembre 17 2007

Qu'est-ce qu'un raté?

Si Woody Allen bénéficie d'un public captif en France -400.000 entrées au pire-, les critiques hexagonaux ne l'ont guère ménagé par le passé. La rengaine sur le tarissement de son inspiration fut entonnée dès la fin des années 1980. Certaines des réussites qui suivirent -"Celebrity" ou "Sweet and Lowdown"- ne rendirent pas les plumitifs plus circonspects. La vérité est qu'ils guettaient l'épuisement du filon, en étranges chercheurs d'or.

Couardise ou lucidité, beaucoup de journalistes se rêvent derrière une caméra sans passer nécessairement à l'acte. On conçoit qu'un auteur aussi prolifique que le schmoll de Brooklyn les agace. Je concéderai un ratage complet aux aigreurs de la critique : "Anything else", opus bavard et inutile.

Déroutés par "Match point", les adversaires d'Allen Stewart Königsberg, ont repris leur souffle avec "Scoop". Ils soupirent d'aise depuis la sortie à Paris, il y a quelques semaines, du "Rêve de Cassandre".

Oui, ils vont pouvoir reprocher à Allen ses redites, feindre la lassitude et trouver le film bâclé. La singulière brièveté des articles à lui consacrés par Le Monde et Libération traduit cependant un malaise dans l'argumentation. Qui soutient ce film, me direz-vous? La Croix et Le Figaro. Tout un programme, auquel vous ne devrez pas vous arrêter.

Le long métrage traite de la réussite sociale (comme "Match point"). L'élément américain se fait ici corrupteur (l'oncle), quand il n'était que victime dans "Match point" (l'actrice minable, mais sublime de puissance érotique). L'American dream se déplace jusqu'à Londres et y prend visage de pousse-au-crime. Etrange cinéaste que ce jeune homme de Woody Allen! Le grand fleuve du film est nourri par des infiltrations karstiques, dont l'incommunicabilité entre Ancien et Nouveau monde n'est pas la moindre.

Une analyse fine révèle que le propos du "Rêve de Cassandre" se distingue des deux autres films "londoniens" d'Allen.

Résumons : "Match point", c'était "Que sommes-nous prêts à sacrifier pour réussir?".

"Scoop" : "Le mensonge est-il la condition de toute ascension sociale?".

"Le Rêve de Cassandre" : "Qu'est-ce qu'un raté?"

Il n'est pas un homme de 25 à 34 ans qui pourra regarder le film sans trembler. Les deux acteurs principaux, nourris au lait du rêve américain par leur mère, jettent un regard sans concession sur leur père. Malheur à celui qui ne réussit pas mieux que son père, dirait un proverbe de l'Afrique sahélienne -que M. Guaino eût gagné à connaître avant de décrire l'Afrique noire comme égarée dans un présent infini-.

Tenaillée par la pression sociale qui réclame qu'on respecte son modèle de réussite, toute une génération de jeunes hommes connaît l'angoisse du déclassement dans nos sociétés occidentales. Deux alternatives : rejeter le joug, ou se couler dans un moule conçu par d'autres, qui vous ont précédés. Les frères du "Rêve de Cassandre" se perdront par trop de soumission à la seconde hypothèse.

On ressort noué de ce long métrage, essoré par les questions surgies sur soi au fil des images.

Les dix premières minutes galopent -merveilleux premiers plans dans le port-, les ceintures doivent demeurer attachées jusqu'au terme. L'orée du film et son débouché se font écho, comme chez Hemingway ("Pour qui sonne le glas"). Rien de mécanique dans le récit pourtant.

Je gage que dans trente ans, d'autres critiques blâmeront les ricaneurs d'aujourd'hui, les mal embouchés de novembre 2007, pour avoir fait la fine bouche devant un film tendu, sec, funèbre.

jeudi, novembre 8 2007

Irradié

Un texte de 11 lignes, formules de politesse comprises : une vraie lettre de rupture. La fin d'une aventure et une mise au ban. C'est à cela que ressemble le courrier adressé à votre serviteur par M. Philippe Arnaud, Président de la Commission nationale d'arbitrage et de contrôle de l'UDF.

De quoi s'agit-il? De mon exclusion. Ou plutôt de ma "radiation" de l'Union pour la démocratie française. Rien que de logique, penseront mes amis Modemistes.

Comme certains billets l'ont laissé entendre, il m'arrive de regretter l'aventure de la présidentielle comme on se souvient d'une impasse ensoleillée.

En avouant mon émotion, je risque une double condamnation. Les Modémistes m'appelleront à reconsidérer ma position, tout en murmurant entre eux que je l'ai bien cherché. Les Néo-centristes me suspecteront peut-être de tiédeur pour leur frêle esquif, voire de duplicité.

Comment crever l'abscès pour reprendre la route demain et parler de politique sans amertume? En faisant confiance à ce qu'on est. En l'espèce : un amoureux des mots et des analyses de textes. Je décide donc de ressasser, de remâcher celui-là, reçu ce 8 novembre au soir.

Commençons par reproduire intégralement la lettre du sieur Arnaud :

"UDF Paris, le 5 novembre 2007 Le Président de la Commission Nationale D'Arbitrage et de Contrôle

Monsieur,

Plusieurs informations nous sont parvenues, qui tendent à indiquer que vous avez fait le choix d'adhérer à une autre famille politique que celle de l'UDF.

Comme vous le savez, nos statuts interdisent, dans leur article 4, la double appartenance à l'UDF et à un autre groupe politique. Dans un tel cas, il est précisé que la radiation est automatique.

Je vous informe donc, par la présente, de la décision qu'a prise la Commission Nationale d'Arbitrage et de Contrôle d'appilquer cet article 4 et de vous radier de la qualité de membre de l'UDF.

Dans l'hypothèse où nos renseignements seraient infondés ou érronés (sic), je vous serais reconnaissant de bien vouloir m'en avertir le plus rapidement possible, ce qui me permettrait de régulariser votre situation.

Je vous prie de croire, Monsieur, l'assurance (sic) de mes sentiments les meilleurs.

                                                                                                                     Philippe Arnaud"

Reprenons.

"UDF Le Président de la Commission Nationale D'Arbitrage et de Contrôle" : trop de majuscules injustifiées. On aurait pu écrire aussi bien "Le Président de la Commission nationale d'arbitrage et de contrôle" ou à la rigueur "Le Président de la Commission Nationale d'Arbitrage et de Contrôle" en considérant que le sigle de "CNAC" est souvent utilisé en interne. Les graphologues ou ici les linguistes distinguent dans l'abus de majuscules un signe de prétention ou de mégalomanie. On pourrait hasarder l'hypothèse d'un germanisme. Passons.

La "CNAC", pour les militants UDF, c'est un peu comme le Comité d'analyse et de prévision du Ministère des Affaires étrangères. Peu de gens en connaissent les membres, leur production écrite est assez limitée, mais votre oeil doit ciller en identifiant les initiales, car elles annoncent que les gros poissons se réveillent. Une fois la lecture du document achevée, vous pouvez reprendre votre souffle : les squales sont passés près de vous.

"Monsieur" : comme tout militant, j'ai reçu des milliers de lettres du "Siège". Précisons ma date d'adhésion : décembre 2002. Chacune de ces missives s'ouvrait par les mots de "Cher ami". A croire que je suis sale désormais, retourné à un anonymat total et définitif.

"Plusieurs informations nous sont parvenues" : de quoi fantasmer pour des semaines!

Un contact avec les RG? Une taupe au Nouveau centre? Un lecteur assidu de mon blog rue de l'Université, qui m'aurait balancé? Dans ce cas, pourquoi avoir attendu si longtemps avant de couper ma tête, si on admet que j'ai péché -je ne l'admets pas-?

Autre hypothèse : les adhérents de l'UDF qui n'ont pas rejoint le MoDem sont tous suspects. Ce serait assez étonnant. J'attends des témoignages...

"Vous avez fait le choix d'adhérer à une autre famille politique que l'UDF". On pourrait me dire que j'ai adhéré à une autre "formation politique", mais le choix familial se veut cruel. Je ne ferais plus partie du clan, pour m'être renié moi-même.

Merci, messieurs, mais je suis en paix avec ma conscience. Taquinez la vôtre avec cette question : "à quoi servent aujourd'hui les millions de voix qui ont fait le choix de François Bayrou le 22 avril 2007?" Un votant UDF de la présidentielle et, par amitié, un suffrage MoDem aux législatives vous suggèrent cette navrante réponse : à rien.

A qui la faute?

"Comme vous le savez, nos statuts interdisent, dans leur article 4, la double appartenance à l'UDF et à un autre parti politique". Je l'ignorais, faute d'avoir jamais pu me procurer les statuts en question. Un conseil d'ami pour plus de démocratie : adresser à chaque adhérent un exemplaire des statuts avec sa carte.

L'interdiction de la double appartenance est une vieille tradition démocrate-chrétienne, même quand elle joue contre une proximité d'idées ou une fraternité d'analyse. Qu'on se souvienne du MRP qui avait, en 1947, poussé les "gaullistes" ayant adhéré au RPF vers la porte : Michelet et Terrenoire se retrouvèrent sur le sable.

Je précise que le Parti radical autorisa la double appartenance jusqu'en 1951. Le MRP ne cessa de perdre du terrain électoral après ce choix de l'a-gaullisme.

"Dans un tel cas, il est précisé que la radiation est automatique". Pourquoi "automatique"? Est-ce une machine qui compile les données et crache ces lettres d'exclusion -j'ose le mot- à la louche? Est-ce une façon de me signifier qu'aucun recours n'est plus possible, que la justice est rendue?

"Je vous informe donc, par la présente, de la décision qu'a prise la Commission Nationale d'Arbitrage et de Contrôle" (ouf, une majuscule de moins!) d'appliquer cet article 4 et de vous radier de la qualité de membre de l'UDF". J'apprends donc que la CNAC a examiné mon cas en quelques secondes. Mais à quelle date? Pourrait-on me fournir les noms de mes compagnons d'indignité? Appel à témoignages! Un peu de grammaire cependant, M. Arnaud : on ne radie pas "de la qualité de membre". On ôte, on prive de la qualité de membre, et on radie d'une organisation ou d'une liste.

"Dans l'hypothèse où nos renseignements seraient infondés ou érronés (sic), je vous serais reconnaissant de bien vouloir m'en avertir le plus rapidement possible, ce qui me permettrait de régulariser votre situation". Qu'attendez-vous de moi, M. Arnaud? Un remords en lisant votre prose?

"Je vous prie de croire, Monsieur, l'assurance (sic) de mes sentiments les meilleurs". Changez de secrétaire, M. Arnaud. Le ou la vôtre maîtrise mal sa grammaire, ses accents et ses majuscules. Il (elle) bâcle les formules de politesse, ce qui fait mauvais genre. Mais je crois bien volontiers, cher camarade, cher ami, à l'assurance de vos sentiments les meilleurs.

"Philippe Arnaud". Je l'avoue avec honte, M. Arnaud, j'ignorais tout de vous avant de recevoir ces lignes. D'autres pourraient témoigner que je n'ai pas fait que passer à l'UDF. J'y ai mouillé la chemise à l'occasion. Pas plus, mais pas moins que d'autres. Et jamais je n'avais entendu parler de vous, M. Arnaud, même à propos de la CNAC.

Alors, oui, M. Arnaud, je vous ai "googlé". Mille excuses, M. le sénateur, mais vous êtiez demeuré à mes yeux de militant UDF dans une discrétion de bon aloi, jusque-là. Je connais un peu la Charente, j'aime assez la géographie électorale, et pourtant... Silence radio.

Je suis un numéro de carte à rayer pour vous ; vous n'avez pas daigné exciper de votre qualité d'élu de la Nation pour moi.

Inconnu pour inconnu, parlons-nous en militants, mon cher Philippe : il se trouve que beaucoup d'hommes et de femmes rêvent de retrouvailles du Centre dans les mois ou les années qui viennent.

Le ton de ta lettre, cher camarade, m'a glacé l'échine. Sache cependant qu'au jour attendu, notre accolade fraternelle n'aura rien d'un baiser Lamourette pour moi.

A toi sans rancune,

                                 David Valence.

samedi, octobre 27 2007

Arnaud, Nicolas et les autres

A trop peu allumer son téléviseur, on se coupe du ressenti de l'événement dans l'électorat. J'avoue avoir péché par incuriosité depuis juin : plus de scrutin national, des votes d'outre-frontières mal entendus ou tus par l'étrange lucarne, voilà qui en aurait dissuadé plus d'un. L'audition d'Arnaud Lagardère par la Commission d'enquête sur "l'affaire EADS" m'a cependant convaincu de m'abandonner aux images informatives l'autre soir.

De quoi s'agissait-il? D'un délit d'initiés qui aurait permis à une compagnie privée de s'enrichir en vendant -avant que le marché ait vent des difficultés de l'A 380- des actions d'EADS : à charge pour le contribuable de payer ensuite, au moment où le cours du titre s'est effondré. L'accusation est grave, le soupçon lui-même devrait être de nature à indigner ou crisper les traits les plus mous.

M. Lagardère fils, convoqué par la Commission d'enquête parlementaire, est arrivé et reparti souriant. Nous lui reconnaissons ce droit. Que penser en revanche de son audition proprement dite, et de l'humour dédaigneux qui la parsema? Les caméras tournaient lorsque Jérôme Cahuzac, député du Lot-et-Garonne élu contre le juge Bruguière, interrogea M. Lagardère sur le leadership à la tête d'EADS et le bras de fer Camus-Forgeard.

Au lieu de répondre, M. Lagardère se fendit d'un sourire et demanda : "J'ai droit à un joker?".

Tant de mépris consterne. Suis-je naïf? On me répliquera aussi que la France est le "seul pays au monde" à traîner ainsi ses grands patrons devant le Parlement. Comme si elle n'aimait pas ceux qui réussissent, suggèrent les mêmes. L'ennui, c'est que la formule "le seul pays au monde" dénonce souvent l'ignorance crasse de son utilisateur pour ce qui dépasse le Quiévrain, la Manche, le Rhin ou les Alpes. Figurez-vous, Messieurs, qu'aux Etats-Unis aussi des patrons sont auditionnés de la sorte, et qu'ils n'y paraissent jamais devant les délégués de la souveraineté nationale sans respect.

Oui, mais voilà, M. Lagardère est l'ami de M. Sarkozy, plus même qu'un ami, un "frère" (dixit Jean-Luc Junior). Il se sait dès lors intouchable par le politique ou le juridique...

A l'heure où la réforme des institutions, et le renforcement du Parlement qu'elle devait apporter, se trouve repoussés aux calendes grecques, rien ne dit mieux la misère de notre représentation nationale que ce "joker" narquois brandi par Lagardère pour éteindre la légitime curiosité de nos représentants.

vendredi, octobre 19 2007

Un souvenir

En mettant un peu d'ordre dans mes fichiers, j'ai retrouvé le texte d'une conférence prononcée le 21 février 2007, à l'invitation de l'Association ResPublica Nova, à l'Ecole Normale supérieure (rue d'Ulm). Je tiens à en remercier à nouveau les responsables, 8 mois plus tard.

Il s'agissait d'évoquer le projet de l'UMP et de Nicolas Sarkozy ; j'avais procédé à l'analyse clinique qui suit, à laquelle un Responsable des Jeunes Populaires, P. Aronoff, avait apporté quelques objections.

Je ne sais trop quoi penser de ce texte : à vous de le commenter avec le recul, en pardonnant son "oralité"!

"Depuis janvier, le combat électoral évolue en terre meuble et trompeuse : sondages contradictoires, sondés prétendument versatiles (ou circonspects), candidats léchés par les médias un jour, et lynchés le lendemain. La politique paraît libérée des variables les plus lourdes, qui permettaient aux commentateurs du sérail de prendre un peu de recul face aux enquêtes d’opinion : les classes populaires seraient désormais tentées par un vote de droite, les bourgeois- bohèmes par un bulletin centriste.

Il est une donnée qui cependant demeure stable : le maintien de Nicolas Sarkozy à un niveau élevé des intentions de vote. Cet élément déjoue les analyses de ceux qui pariaient sur la systématicité de l’alternance, depuis 1978, pour assurer la victoire des socialistes. L’UMP et son candidat sont apparus, dans la première partie de la campagne présidentielle, mieux préparés, plus affûtés. Le professionnalisme ne constitue pourtant pas une garantie de victoire. Si le sérieux tenait lieu de martingale, nul doute que Giscard l’eût emporté en 1981, Barre en 1988, Balladur en 1995 et même Jospin en 2002. Tout juste cette expertise supposée de la droite a-t-elle pu se trouver remise en cause à quelques reprises, à mesure que des interrogations sur le chiffrage du projet apparaissaient, ou que les discours maximalistes du candidat ressuscitaient le spectre du chiraquisme redistributeur.



Sur le fond, les adversaires comme les thuriféraires de Nicolas Sarkozy le créditent d’une vision claire des enjeux, d’un dessein pour la France. Vu de senestre, le candidat serait « dangereux » : quand la gauche parle de danger, elle entend toujours l’Amérique ou le fascisme. C’est entendu, Sarkozy ferait donc figure, à l’envi, de « caniche des Américains » (Laurent Fabius) ou d’avatar à peine policé de Jean-Marie Le Pen. A l’inverse, les embardées étatistes du ministre de l’Intérieur, à Agen ou Périgueux, ou plus récemment sur le dossier Airbus, ont pu désorienter une certaine frange de l’UMP : celle que forment les nouvelles générations d’hommes et de femmes de droite, plus idéologues qu’autrefois, libérés en tout cas de la mauvaise conscience de leurs aînés face à la gauche. En résumé, les troupes très minoritaires qui aspirent à concilier respect du ciboire et « égoïsme sacré » pioché chez Barrès.

Où se trouve la vérité du projet de l’UMP pour le pays ? Dans un néo-chiraquisme où les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, et où la conquête du pouvoir importe plus que les conditions de son exercice ? Ou dans une rupture dont les concepteurs auraient été nourris au lait de Hayek, de Thatcher et du Chirac de 1986-1988 ? Il importe pour répondre de se référer au contrat de législature 2007-2012 de l’UMP, ainsi qu’aux déclarations du candidat Sarkozy depuis son investiture, le 14 janvier 2007. Une mise en garde préalable s’impose à destination des spectateurs exigeants du débat public : en termes de philosophie politique « pure », un projet présidentiel s’avère nécessairement décevant.

D’abord parce qu’un contrat de législature, un projet présidentiel, a pour enjeu minimal de souder une famille, un camp, dans la perspective d’un combat commun. La lecture attentive du contrat de législature proposé par l’UMP conduit donc nécessairement à atténuer l’impression de monolithisme conservateur et néo-libéral parfois dégagée par la droite relookée. Au contraire, l’aspect relativement composite du projet de l’UMP traduit la nécessité, pour les dirigeants de ce mouvement, de satisfaire chacune des familles politiques qui firent le deuil de leur indépendance, en 2002, pour tenter le pari d’un grand parti de la droite et du centre-droit.



Les radicaux valoisiens, associés à l’UMP, se satisferont de la réaffirmation très ferme de la laïcité comme valeur fondamentale de la France, au rang de ces règles que tout immigrant présent sur notre territoire se devrait de connaître et de respecter scrupuleusement. On observe cependant que la question laïque n’est pas associée à l’école, dans le projet de l’UMP, mais seulement dans les hôpitaux : moyen peut-être d’éviter de heurter les partisans de la liberté de l’enseignement tout en désignant plus aisément, en l’espèce, le nouvel ennemi imaginaire -et tu- d’un laïcité de combat : l’Islam. La concession laïque n’a, semble-t-il, pas suffi à convaincre les héritiers de Daladier, d’Herriot et du père Queuille : beaucoup n’hésitent pas à pencher vers François Bayrou, jusqu’à Jean-Louis Borloo, dont le ralliement à l’UDF put être évoqué un temps.



Aux libéraux de l’ancien Parti républicain devenu Démocratie libérale, l’UMP et son candidat concèdent fatalement plus : la suppression ou la diminution progressive des droits de succession ; le redéfinition d’un bouclier fiscal situé à 50% du revenu, qui viderait l’impôt de solidarité sur la fortune de tout sens ; une critique du caractère trop homogène de la formation en France, même si l’idée de chèque- éducation, chère aux adversaires de l’école publique, est passée sous silence ; la réactivation de l’idée de service minimum garanti dans les services publics, en particulier s’agissant des compagnies de transports (SNCF, RATP).



Aux rares démocrates-chrétiens sincères qui ont rejoint l’UMP, comme l’insubmersible Pierre Méhaignerie, la promesse de donner plus de liberté aux établissements privés sous contrat dans leur implantation.



Aux gaullistes autoproclamés enfin, dont les bataillons s’éclaircissent à mesure que les années passent, le contrat de législature de l’UMP abandonne une référence à cette vieille lune de l’Association capital- travail. Peu favorable à ce qu’il envisageait comme une « usine à gaz », Pompidou n’avait pas hésité un instant avant de jeter aux orties une évolution qui heurtait son électorat naturel. Pour le de Gaulle de 1969 en revanche, cette refonte non seulement de l’actionnariat salarié, mais aussi des relations de pouvoir dans l’entreprise, devait permettre de réconcilier les classes possédantes et les classes laborieuses. La troisième voie supposée entre capitalisme et collectivisme est souvent défendue par des orthodoxes en manque d’idées originales (type Michèle Alliot-Marie) ou des hurluberlus (type Nicolas Dupont-Aignan, ou autrefois Louis Vallon). L’Association capital- travail tenait à la fois du christianisme social à la Marc Sangnier et du personnalisme : soit des courants d’idées généreux, mais relevant plus du gazeux que du marmoréen.

Aux gaullistes de sentiment, encore, le contrat de législature de l’UMP formule la promesse de conférences de cohésion nationale réunissant des syndicalistes et des représentants de l’ensemble des formations politiques, consultés sur des sujets engageant l’avenir de la Nation. Evoquer ces initiatives, dans un contexte porteur pour les prophètes de l’Unité nationale, permet également de faire pièce à François Bayrou. Aux gaullistes toujours et enfin, le rappel très appuyé de la nécessité de maintenir une force de dissuasion nucléaire autonome : l’idée de construire un deuxième sous-marin nucléaire en partenariat avec les Britanniques se trouve de facto écartée, qui suscitait des cris d’orfraie chez les nostalgiques de « Mon Général ».

Si ce projet présidentiel et législatif est le premier qu’ait eu à envisager le grand Parti de la droite, il aurait pu témoigner également d’une forme de « normalisation » idéologique des conservateurs en France par rapport aux droites européennes. Depuis la Libération, et surtout depuis mai 1958, la droite française avait été dominée par une tradition politique identifiant l’Etat à la Nation, et reconnaissant à la puissance publique la légitimité nécessaire pour peser sur l’économie, accélérer les mutations de la société, donner du sens à la vie collective. Une droite, sinon statolâtre, du moins statophile, en quelque sorte.



De ce point de vue, le gaullisme n’est pas mort avec de Gaulle ou Pompidou : Giscard et Chirac, passés par l’E.N.A., cette école pensée par Michel Debré comme celle du service de la Nation par excellence, avaient continué à se méfier des corps intermédiaires. Beaucoup des jeunes soutiens de l’UMP attendaient que le Ministre de l’Intérieur incarne une volonté de lutter frontalement contre les syndicats de fonctionnaires et contre le recours systématique à la puissance publique pour apaiser les inquiétudes de l’opinion. A première vue, le projet de l’UMP répond à ces attentes, puisqu’il énonce un décalage entre « une société au fait de son époque, clairvoyante sur les enjeux et les risques du monde contemporain, et une gestion publique incapable de régler les problèmes et de proposer une vision » (P. 2).



Pour autant, la rupture théorisée par le toujours Ministre de l’Intérieur ne s’avance pas à découvert sur le terrain de l’interventionnisme étatique. Au contraire, le volontarisme –dont on sait qu’il se révèle à l’usure le pire ennemi de la volonté- exalté par l’UMP, et incarné par son champion sur le dossier Alsthom, en 2004, l’emporte de beaucoup, au niveau des intentions, sur le laisser-faire néolibéral. Plus qu’en matière économique, la volonté de rompre avec l’exceptionnalité de la droite française se traduit, à l’UMP, sur le plan symbolique : à savoir sur les principes de la politique étrangère gaullienne et le fragile équilibre de la Constitution de 1958.



On écrit souvent qu’il n’est pas de rupture en matière de politique étrangère, celle-ci correspondant aux intérêts vitaux d’un pays, qui relèvent par définition du temps long de l’histoire. L’expérience avortée du tiers-mondisme pratiqué par Claude Cheysson au Quai d’Orsay, assisté de Jean-Pierre Cot au Ministère de la Coopération, aux lendemains de mai 1981, semble confirmer cet axiome. Tout se passe cependant comme si la France devait désormais revoir les fondamentaux stratégiques de son action diplomatique.



Beaucoup d’intellectuels, mais aussi de journalistes et de membres des organisations non gouvernementales (O.N.G.) reprochent aujourd’hui à la politique étrangère française de rester articulée autour de principes obsolètes. L’ouverture d’un dialogue sans a priori avec des régimes autoritaires ou dictatoriaux convenait certes à une époque où la France pensait pouvoir jouer l’équilibre entre l’Est et l’Ouest. L’Est ayant rejoint l’Ouest quant aux principes spirituels et au système économique, il ne serait dorénavant plus possible de se situer dans une perspective de dialogue ouvert avec les ennemis du monde occidental et des valeurs libérales, à savoir essentiellement le terrorisme, depuis le 11 septembre 2001.



Au-delà de la scène germanopratine, des voix se font entendre pour appeler à semblable révision de l’action de la France dans le monde : Ezra Suleiman, professeur à Princeton, invitait notre pays, dans Le Figaro du 14 février 2007, à une « rupture (même « douce ») avec le gaullisme » en matière diplomatique. Il poursuivait : « Peut-on continuer éternellement à utiliser ou (…) à abuser du nom et de la politique du général de Gaulle ? (…) Et pourtant les politiques français et leurs « experts » n’ont guère évolué dans leur approche du monde. Les résultats sont plus que minces. Paradoxe : plus les dirigeants croyaient être fidèles au Général, plus ils ont réussi à réduire le rôle et l’influence de la France au sein de l’Union européenne et sur la scène internationale ».



Pour examiner sereinement le rapport entre ces attentes et la « doctrine internationale » de l’UMP, écartons-nous du trop fameux discours prononcé par Nicolas Sarkozy devant les Français expatriés aux Etats-Unis, il y a quelques mois : le candidat y reprochait à la France d’avoir mal défendu une position juste sur l’opportunité d’une intervention militaire en Irak. Ce faisant, il exprimait une opinion largement partagée dans les chancelleries, pas seulement outre-Atlantique : l’erreur ne tenait pas au sens des propos de Sarkozy, mais à l’idée qu’un candidat à la magistrature suprême puisse critiquer son propre pays sur un sol étranger.



En réalité, il est rare que des contrats de législature abordent les affaires internationales de front. Celui de l’UMP le fait dès la page 7, où il est écrit que « notre diplomatie doit être moins soucieuse d’attirer les faveurs de nos clients que d’assurer la rigueur de son éthique ». Difficile de ne pas voir derrière cette formulation une dénonciation de la synthèse chiraquienne entre soumission aux intérêts des marchands d’armes et défense intransigeante de la paix et des droits de l’homme. Plus loin, les auteurs du contrat de législature ajoutent : « Notre politique étrangère ne devra donc pas rechercher la stabilité pour la stabilité, car à celle-ci correspond trop souvent un statu quo cruel et injuste, fondé sur des situations malsaines » et évoquent « l’aide à la création de véritables Etats de droit et de sociétés civiles ouvertes ».



C’est ce type de textes qui gagne à la cause sarkozyste des intellectuels « ancienne formule », s’intéressant plus à la diffusion des valeurs libérales dans un monde globalisé qu’à l’étude concrète des mutations de la société et des opinions publiques. Contrairement aux affirmations de certains opposants, la volonté manifestée par Sarkozy de « rompre » avec une certaine politique étrangère héritée de la guerre froide est ancienne.



Alors qu’il avait quitté le gouvernement à la demande Jacques Chirac et s’exprimait en Israël, à la conférence d’Herzliya, le 16 décembre 2004, le président de l’UMP ne plaidait-il pas pour une politique étrangère qui gagnât « en transparence, en simplicité, en sincérité » ? N’affirmait-il pas trouver plus « légitime (…) que l’Union européenne accorde sa confiance et son aide en priorité à ceux de ses voisins dont les valeurs sont les plus proches des siennes » ?

Propos lourds de sens pour les anti-atlantistes radicaux. Il s’agissait, pour Nicolas Sarkozy, de souhaiter que la France assume mieux ses valeurs dans la qualité du dialogue noué avec les pays étrangers. Ainsi, il ne fait pas de doute que le projet de la droite se situe plus du côté du discours de La Baule prononcé par François Mitterrand en 1990 –il y invitait fermement les états africains à instaurer le pluripartisme- que de Jacques Foccart sur les dossiers « africains ».

Le malheur de l’UMP tient à ce que la déroute américaine en Irak jette un soupçon de néo-conservatisme sur toute critique de notre cynisme du faible en matière de relations internationales. En clair, le réalisme voudrait la paix, et l’éthique la guerre, comme vient encore de l’écrire Hubert Védrine, ce Kissinger au petit pied. On peut cependant observer que Ségolène Royal, en dépit d'un atlantisme moins marqué que celui d’une certains gauche française, se situe également sur le terrain d’une nécessaire révision de notre politique diplomatique. Malgré ses voltes-faces et des ambiguïtés, la candidate du Parti socialiste s’inscrit dans la continuité d’un Lionel Jospin qui, soucieux de « parler vrai », avait dénoncé le Hamas comme un mouvement « terroriste » à l’Université de Bir Zeit. La candidate du Parti socialiste n’a pas hésité à dénoncer les errements de notre politique africaine, ou à hausser le ton sur les « droits humains » lors de son voyage en Chine communiste. Sans que leurs visions se puissent superposer, il apparaît que Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal partagent certaines analyses en matière de politique étrangère, et quant aux inflexions à apporter dans le discours de la France à l’international.



Le projet de l’UMP, peu prolixe sur les questions de réforme institutionnelle, porte cependant une nouvelle rupture avec les institutions de la Ve République. La mention la plus explicite concerne l’idée que le chef de l’exécutif puisse se rendre devant les Chambres, non pour prononcer une manière de « discours du Trône » à l’anglaise, mais pour rendre compte de son action devant la représentation nationale.

On peut estimer cette modification timorée, comparée aux rêves de grand soir constituant de l’UDF et d’une partie du PS. Un certain nombre de « gaullistes » sourcilleux eurent ainsi, au moment de la préparation du projet de l’UMP, le sentiment d’être entendus : l’activisme forcené de Sarkozy s’arrêterait au seuil du temple constitutionnel.

Au vrai, la manie de modifier notre loi fondamentale à chaque variation de la météorologie élyséenne étonne beaucoup les juristes étrangers. Ce faisant, on nage en pleine tyrannie de l’« ici et maintenant », de ceux qui représentent la France à un moment donné parce qu’ils en ont l’âge ou parce qu’ils sont vivants. Or, toute démocratie suppose des institutions qui tendent à assurer par des moyens humains une certaine permanence de la Nation. On sait le président de l’UMP très attaché à cette idée d’une continuité de la Nation française à travers les âges historiques : il doit être dans tout régime démocratique des institutions qui répondent à la nécessité de faire le pont entre les générations et d’assurer que la nation souveraine ne soit pas seulement représentée par ceux qui vivent et pensent à un moment donné.

Pour autant, le président in camera rêvé par Sarkozy se substituerait à la conception « gaullienne » d’un président- arbitre, qui ne doit de compte à personne et ne dépend pas des partis. La Ve République telle que nous la pensons est un régime né en 1962, avec l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel, de façon presque subreptice. Sur le fond, le changement proposé par l’UMP affecterait notre système de « monarchie républicaine », où la fonction présidentielle, pour que soit respecté l’esprit de la Constitution, ne peut être exercée que par un homme dont la légitimité tienne d’abord à autre chose qu’à la politique : l’Histoire, idéalement. Système imparfait auquel la droite se propose de mettre fin en accentuant l’aspect « présidentiel » du régime : un chef de l’Etat responsable, mais plus fragile, moins « arbitre ». Un président « dans l’Assemblée » serait un président « en danger », susceptible d’être sifflé, contesté, hué ou boudé. En outre, cette évolution institutionnelle accréditerait à nouveau l’idée d’un Sarkoy fasciné par le modèle américain, ici le régime présidentiel, et son strict respect de la séparation des pouvoirs.



Ces deux éléments de rupture avec le gaullisme évoqués, il semble que l’américanophilie supposée de l’UMP soit moins à rechercher dans le fond que dans la forme, dans l’exercice du pouvoir que dans la stratégie. Comme aux Etats-Unis, Sarkozy est issu de la frange dure du mouvement auquel il appartient : sa désignation devait permettre d’abord que se cristallisassent sur son nom les soutiens traditionnels de sa famille politique (professions libérales, retraités). Libre à lui d’élargir ensuite sa base électorale au centre, comme il ne manqua pas de le faire en se voulant le candidat de « l’ouverture ».



Plus structurellement, sur le plan de la stratégie, le choix opéré par la droite s’inspire de celui des républicains au milieu des années 70, aux Etats-Unis. Le diagnostic originel, de ce côté-ci de l’Atlantique, mettait en cause le « sinistrisme » de la vie politique française,déjà décrit par Albert Thibaudet dans la première moitié du XXe siècle : en bref, les idées naissaient à gauche, puis passaient à droite, en une manière de dérive des continents polarisée (et accélérée). La droite française se serait donc vue condamnée à une situation d’infériorité morale et réelle par rapport aux progressistes, même quand ceux-ci ne gouvernaient pas.



Armée de ce constat, pour construire une idéologie de la reconquête, l’UMP s’est lancée dans une reconquête de l’idéologie. Plus encore que la conquête immédiate du pouvoir, il me semble que l’ambition de Nicolas Sarkozy a consisté à donner à sa formation politique le primat des idées, en déplaçant le combat sur le terrain des valeurs, préféré à celui des évolutions de la société. Soulignons d’emblée ce que cette démarche pouvait avoir d’atypique : la principale faiblesse de la droite, mais également son honneur, tenait, jusqu’à Jacques Chirac, à ses professions de foi pragmatiques.

Oui, l’originalité de la droite modérée relevait moins, historiquement, des valeurs qu’elles défendaient que de la manière dont elle les relativisait. Nicolas Sarkozy a, lui, choisi d’articuler son projet autour de trois valeurs, de préférence à trois « mesures-phares » ou propositions détonnantes : liberté, travail, respect.



Nicolas Sarkozy en sait quelque chose : l’épithète « libéral » se charge, pour qui se le voit accolé en France, d’un poids d’infamie à nul autre pareil. Sans beaucoup s’avancer, on devine que les Français sont le seul peuple d’Europe occidentale à qui le vocable du communisme apparaît moins redoutable que celui du libéralisme. C’est que le libéralisme économique, dans ses applications concrètes, s’attaque prioritairement à l’Etat. Or, la nation française a été construite par l’Etat, un Etat dont l’existence l’a précédée : dans notre pays plus qu’ailleurs, tout discours violemment anti-étatique ressuscite le fantôme de la loi de la jungle.

La seule expérience vraiment libérale qu’ait connue la France se situe entre 1986 et 1988, sous le second gouvernement de Jacques Chirac, voire, plus restrictivement, en 1986. Elle s’est soldée par un échec retentissant aux élections présidentielles, la droite ayant échoué à construire une action qui ouvre ses soutiens au-delà de la seule clientèle des indépendants et inactifs, et renié ses deux meilleures alliées des années 60 et 70, Jeanne d’Arc et la Sécurité sociale (JL Bourlanges dixit).



L’UMP, ayant choisi de s’imposer sur le plan des valeurs, ne pouvait pour autant négliger de tirer quelques enseignements de l’histoire. En la matière, l’expérience désastreuse de 1988 semblait montrer qu’une droite hostile à l’Etat par principe, prônant une sorte d’anarcho-libéralisme venu du fond des âges, dénonçant derrière toute politique sociale des velléités d’égalitarisme et de nivellement par le bas, une droite qui abandonnerait en chemin les valeurs des Lumières, n’avait aucune chance de l’emporter en France sur le terrain électoral.



Pour être audible et entendu, le discours sur la valeur « liberté » devait se faire à la fois plus sophistiqué, moins étriqué et plus juste : la liberté comme promesse d’émancipation pour l’Homme, et d’ascension sociale pour les faibles, plutôt que comme dénonciation d’un Etat qui assujettit, et d’une énarchie qui corrompt. Anatole France écrivit qu’un millionnaire et un clochard étaient également libres de dormir sous un pont. La liberté ne peut se réduire à ce cynisme-là, surtout lorsqu’on sollicite les suffrages des Français. Dans cette perspective, pour être « comestible » électoralement, le libéralisme doit remplir trois impératifs : éviter de contester sa légitimité historique à l’Etat, promouvoir l’ascension sociale des classes moyennes et défavorisées, et étendre le champ des libertés individuelles.



A l’examen de son projet, l’UMP pourrait donc avoir saisi la nécessité, à la fois stratégique et morale, de ne pas réduire les valeurs libérales aux caquets de Patrick Devedjian et de Gérard Longuet. Les discours de Nicolas Sarkozy sur l’Etat évitent soigneusement tout dérapage sur la « mauvaise graisse » de certains fonctionnaires, ou la nécessité de « dégraisser le mammouth » éducatif. La réforme de l’Etat telle que l’entend le projet de l’UMP ? Un silence presque total sur les perspectives de privatisations futures, ce qui tranche avec la « Plateforme pour gouverner ensemble » de 1986 ; une promesse de remplacement d’un fonctionnaire sur deux, irréaliste et démagogique, même complétée par un engagement de revalorisation des agents du secteur public ; une suite d’annonces concernant la fusion de certains services (DST et DGSE ; impôts et Trésor ; Unedic et ANPE) ; des engagements sur le périmètre des départements ministériels (rattachement de la culture à l’Education nationale, du secteur de l’Energie au Développement durable et à l’Ecologie) ; la remise en cause des promotions à la seule ancienneté et une évaluation plus précise des agents publics.

Plus qu’une politique idéologiquement hostile à l’Etat, on pourrait parler d’une tentative de penser une politique globale de la Fonction publique, loin de tout poujadisme anti-étatique.

Nicolas Sarkozy pouvait-il raisonnablement faire autrement ? Sa prudence ne prend que le risque de décevoir une population très marginale, celle qui rêve d’une révolution thatchérienne ou reaganienne dans notre pays. En tant que ministre de l’Intérieur, donc responsable, en quelque sorte, de la survie de l’Etat, le candidat se devait jusqu’à présent de tenir un discours de réforme de l’Etat qui, pour paraître ferme, ne versât pas dans une « pureté idéologique » qui l’eût condamné à l’échec. Satisfaisante intellectuellement, la stricte fidélité à une vision du monde conduit en politique à la réduction minoritaire.



L’Etat utile, dans les discours de Nicolas Sarkozy, s’incarne dans la figure du policier ou dans celle de l’enseignant. Cette dernière référence n’est pas anodine, pas plus que les clins d’œil récents du Ministre de l’Intérieur aux personnels de l’Education nationale.



Pour se détacher de la gangue ultra-libérale, le ministre de l’Intérieur et son camp ont en effet choisi d’articuler leurs propositions autour de l’idée de promotion sociale, dont l’Ecole pourrait redevenir le pivot. Classes préparatoires dans les quartiers difficiles, accès pour les 5% des élèves ayant les meilleurs résultats, quel que soit leur lycée, aux classes préparatoires ; réforme du service public de l’orientation, sans préciser selon quelles modalités et avec quels moyens ; discrimination positive, enfin.



Ce dernier terme, remisé par le ministre de l’Intérieur depuis l’automne, absent du contrat de législature de l’UMP, n’est plus utilisé que de manière subreptice dans ses discours, face à des publics choisis. C’est heureux… Il traduisait une vision communautarisé et presque ethnicisé du problème de la mobilité sociale, et pouvait à ce titre être critiqué : les fils et filles de « petits blancs » chômeurs de la Thiérache, du Biterrois ou de la Maurienne ont, eux aussi, besoin de croire qu’ils peuvent trouver leur place dans la société, et s’y épanouir.



Les mots pourtant, ici comme ailleurs, invitent à la prudence quant à ce visage volontairement « généreux » de Nicolas Sarkozy et de la droite-UMP. Plutôt que de parler de mobilité sociale, ce qui heurterait sans doute un électorat pour partie décidée à conserver pour ses enfants des positions acquises, le contrat de législature évoque le « mérite » comme valeur cardinale. Or, il n’est évidemment pas d’équivalence des termes en cette occurrence.

Valoriser le mérite pourrait signifier que toute situation d’échec ou d’exclusion serait voulue : « pourquoi venir en aide à celui qui ne veut pas s’en sortir ?» se chargerait ensuite de demander M. Sarkozy, familier des interrogations dans le discours, et plus encore des interro-négatives. Suivre cette pente-là serait pénible pour la cohésion nationale : John Rawls n’écrivait-il pas que le degré de civilisation d’une société se pouvait mesurer à la place que les plus faibles s’y voyaient réservée ?



Le projet de l’UMP méconnaît pour partie qu’il n’est pas de liberté sans justice, ce qui infère que la puissance publique se charge de donner à chacun les moyens d’exercer sa liberté. La liberté, c’est certes la capacité de créer des inégalités, mais ce n’est pas strictement celle de les perpétuer. Ainsi, la suppression des droits de succession proposée par le contrat de législature de l’UMP vient heurter la logique de mobilité sociale, d’autant que les inégalités de patrimoine l’emportent de beaucoup, en France, sur les inégalités de revenus (assez raisonnables). Pourquoi ne pas se limiter à élever le plafond au dessous duquel les successions sont exonérées de contributions, plutôt que de favoriser outrageusement les gros patrimoines de ce pays en soutenant leur logique de conservation ? Sur ce plan, l’UMP et Nicolas Sarkozy demeurent prisonniers de Neuilly sur Seine et de Versailles.



Plus généralement, en croisant la liberté et la valeur « travail », beaucoup à droite pensent avoir réconcilié l’intérêt des patrons et la dignité ouvrière, les angoisses des indépendants et la frénésie consommatrice du salariat.



La liberté de travailler plus pour gagner plus se veut au cœur du projet de l’UMP pour la France : le paradoxe veut que ce slogan n’ait de sens ou d’intérêt que dans la fonction publique, qui le rejette pourtant par la voix de ses syndicats. La mesure permettrait certes de produire plus de richesses -beaucoup de Français savent gré à Sarkozy de rappeler que celles-ci doivent être créées avant d’être redistribuées- mais elle favoriserait les seuls insiders du monde du travail, au détriment probable des chômeurs et des précaires.

En revanche, dans la fonction publique, le « travailler plus pour gagner plus » prend du sens : aux enseignants acceptant d’assurer des heures de surveillance, d’encadrement des devoirs, voire de dispenser une autre matière, l’Etat saurait accorder un surcroît de revenus, revalorisant ainsi des traitements qui demeurent, au lycée, très médiocres compte tenu du niveau d’études préalable. Nul doute que les comptes publics y trouveraient leur compte. Pour autant, la déréglementation du régime des heures supplémentaires ne permettrait aucunement d’augmenter la taille de la population active occupée dans notre pays.



Enfin, la faiblesse principale de Nicolas Sarkozy et du projet législatifs de l’UMP tiennent à la question de la société civile. Ministre des charters, candidat qui préfère parler d’ « immigration » plutôt que d’immigrés pour minimiser peut-être l’aspect humain de ce problème, ministre des libertés publiques mais les ayant régulièrement restreintes depuis 2002, ministre de la Police critiquant la justice, Nicolas Sarkozy a-t-il réfléchi aux conditions qui permirent que la société française « accepte » autrefois les dérégulations économiques dont il estime que la France a de nouveau besoin?



Malgré la confusion entretenue entre le pouvoir d’Etat et le pouvoir politique, les années 60 virent, en France, une déréglementation du marché, consécutive au traité de Rome. Cette désétatisation de la France et son insertion dan le commerce international ne se firent pas sans heurts (grèves des mineurs notamment). Mais le pouvoir sut accompagner son dessein libéral de mesures qui étendaient le champ des libertés individuelles, comme l’autorisation de la pilule contraceptive en 1967, ou la loi Faure de réforme des Universités en 1968. De même, Valéry Giscard d’Estaing entendit-il poser des fondements sociétaux à sa politique économique « libérale » en faisant voter des lois sur le regroupement familial (la nationalité comme choix), sur l’avortement et sur l’élargissement de la saisine du Conseil constitutionnel en 1974. C’est à cette « ouverture » que le pouvoir giscardien dut sans doute de l’emporter encore en 1978 : si on ne gagne pas toujours à faire la politique de ses adversaires, on perd toujours à ne faire que la politique des siens.

Pour éviter l’accusation d’anarcho-capitalisme, le libéralisme se doit de revendiquer hautement sa dimension politique et morale. Un projet authentiquement libéral se doit donc d’assurer et de garantir l’égal respect de la dignité humaine, sans distinction de race, de religion, de sexe ou de préférence sexuelle. A cet égard, le contrat de législature de l’UMP se contente de promettre plus de moyens pour la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations) et de brandir la collégialité comme rempart aux dérives du système de la détention provisoire.

Si l’UMP et Nicolas Sarkozy entendent sortir du piège anarcho-libéral en créant de nouveaux droits individuels, ils ne s’engagent guère sur le plan de leur garantie. La justice vue par la droite s’accommode des peines planchers, négation de tout le système pénal à la française. La possibilité d’une saisine du Conseil constitutionnel par les citoyens, la progression des droits du consommateur par l’autorisation des actions de groupe (repoussée aux calendes grecques par l’actuelle Assemblée nationale), le recours systématique aux travaux d’intérêt général pour les faits délictueux les moins lourds, l’amélioration des conditions de vie dans les prisons sont peu évoquées.

La construction d’établissements pénitentiaires n’est pas une garantie de progression des libertés publiques, car on sait qu’elle a des conséquences inévitables sur les décisions d’incarcération prises par les juges d’instruction. S’ils répondent à l’exigence de décence des conditions de détention, les programmes immobiliers de l’administration pénitentiaire ne peuvent tenir lieu de réflexion sur la place de la prison dans notre société, ou sur la réinsertion des délinquants.

Sur le plan des libertés individuelles, le projet de l’UMP et de Nicolas Sarkozy offre des garanties insuffisantes pour démentir l’impression laissée par des déclarations agressives sur le pouvoir judiciaire et les juges. On sait pourtant que la France consacre proportionnellement moins de moyens à sa justice que la plupart des Etats européens.

Quid de la nécessaire protection (voire progression) des libertés « privées » dans le projet de l’UMP ? Il y est d’abord question d’une progression des libertés individuelles : sur le terrain sociétal, l’aménagement du PACS pour le rendre porteur des mêmes droits que le mariage, notamment en matière de successions, constituerait une réelle avancée, si d’aventure une droite victorieuse ne choisissait pas d’oublier ses promesses en chemin, comme en 2002.

Plus largement, le contrat de législature dénonce « l’intrusion de la puissance publique dans la vie privée », ce qui évoque Sieyès (« la fin de tout établissement public est la liberté individuelle »), et comporte un passage obligé sur les droits des femmes, sans en faire une priorité au même titre que l’UMP. Le droit à un environnement sain se voit au contraire accorder une place considérable, signe sans doute de l’influence de Mme Kosciusko-Morizet au sein de l’UMP.




En conclusion, le projet de l’UMP et de Nicolas Sarkozy se voudrait l’incarnation d’une double rupture :

-rupture avec les traditions politiques de sa famille politique, pour mieux incarner l’union des droites gaulliste, libérale et même traditionaliste (bonapartiste, orléaniste et légitimiste, si on tient à la tripartition établie par René Rémond) ; elle passe par une reconquête de l’idéologie, qui voudrait cependant éviter les pièges du libéralisme réactionnaire se gardant d’attaquer l’Etat de front, en s’attachant à promouvoir l’ascension sociale, en assurant de nouveaux droits ; pour autant, la faiblesse du projet quant aux garanties dont disposent les citoyens face à la puissance étatique est susceptible de réactiver le fantasme d’un « libéralisme conservateur » ;

-rupture avec les politiques conduites en France depuis 25 ans ; de ce point de vue, le projet ménage un équilibre subtil entre la reconnaissance du travail accompli depuis 2002 par les gouvernements Raffarin et Villepin, notamment sur les retraites ou la lutte contre les discriminations, et la formalisation d’une série de ruptures symboliques discrètes mais décisives : une politique étrangère qui tranche avec le « cynisme du faible » ; un président ayant accès à l’hémicycle de l’Assemblée nationale ; une politique de la fonction publique plus cohérente, mais dont l’énoncé n’échappe pas à la démagogie ; la revalorisation de la valeur « travail » et du mérite, comme pour rompre avec l’esprit de jouissance, de loisirs et d’oisiveté fantasmé de certains Français.



Pour l’essentiel, l’hétérogénéité du contrat de législature tient à ce grand parti de la droite et du centre que l’UMP est devenue, sinon électoralement, du moins en termes notabiliaires et d’appareils. Le hiatus le plus préoccupant se noue entre les déclarations –parfois aventureuses- d’un candidat à la proposition facile, et une ambition partidaire à la fois plus raisonnable et plus ambitieuse. Comme si la droite mesurait à son tour le décalage entre les nécessités de la conquête du pouvoir et celles de l’exercice du pouvoir…"

dimanche, octobre 7 2007

Un genre américain

Un récent séjour outre-Atlantique m'a permis de constater un renouveau du western, genre américain par excellence. A voir "3h10 pour Yuma" ou "L'assassinat de Jesse James" à l'affiche des salles obscures de Princeton, New Jersey, on pouvait se croire ramené 60 ans en arrière. Las! Il ne s'agissait que de remakes, peut-être valables au demeurant. La question de fond demeurait et demeure cependant : pourquoi ce retour de flamme hollywoodien?

Premier élément de réponse : la crise d'inventivité des scénaristes. A l'époque des studios -où les acteurs s'enchaînaient à la Columbia, à United artists, à la MGM, à la Warner, à la Fox, à la Republic-, un scénariste se recrutait parmi les auteurs de théâtre (Clifford Odets), les auteurs tout court (Faulkner, Chandler, Fitzgerald) voire les diplômés des grandes universités américaines, non spécialisés pourtant dans les scénarii (Joseph L. Mankiewicz, diplômé de Columbia University). Entre ces grands noms et le scribouillard de série B -le personnage joué par William Holden dans "Sunset boulevard" avoue un passé de journaliste dans le Midwest-, le fossé pouvait sembler énorme.

Mais le métier de scénariste n'était pas enseigné, et c'est là pour nous l'essentiel : où naît l'enseignement de ce qu'un récit doit comporter de spécifiquement cinématographique, périt la démesure dans le rapport au film, l'idée même que puisse exister un autre cinéma. Pensons à cette veine épique et non strictement narrative qu'inaugura -sans suite- "Birth of a nation" de Griffith... Sans se prononcer sur le fond du film, qu'on sait raciste au dernier degré, on ressent à le visionner une sensation de dépaysement que le seul muet ne saurait expliquer. C'est que le cinéma s'inventait alors. Griffith et son scénariste en avaient tiré parti en explorant les ressources de l'épopée sur grand ércan, sans personnage principal ni héros.

On enseigne désormais l'art du scénariste dans toutes les universités américaines, en rapport étroit avec les exigences des producteurs. Ceci conditionne cela. Quand vous savez que votre metteur en scène, quelque prestigieux qu'il soit, n'aura pas la liberté nécessaire pour imposer un plan de 5 ou 6 minutes -là où Ford par exemple l'osait, dans "Two rode together"- , vous n'écrivez pas de scènes se prêtant à des techniques "exceptionnelles". Au contraire, vous hachez, vous faîtes se succéder très rapidement les épisodes narratifs : trop de metteurs en scène américains ont aujourd'hui à coeur de respecter cet usage au départ télévisuel et qui consiste à limiter chaque plan à 30 secondes au maximum, quitte à se payer un ou deux travelings "artistiques" au début et à la fin du long métrage. Un scénario calibré, une mise en scène calibrée, un film calibré pour un public le plus large possible : recette conteporaine du succès?

Le système, cependant, finit par tourner en rond. Et les entrées de se tarir. Le spectateur se lasse des récits construits sur une trame identique. Que faire, se demandent les producteurs? Les plus audacieux ou les mieux renseignés -au moyen d'enquêtes coûteuses auprès de "consommateurs de films"- réalisent que le public nourrit une vague nostalgie pour des genres délaissés : le film noir, le péplum (Troie ; Alexandre), le western, demain peut-être le film de cape et d'épée.

Ce constat dressé, l'industrie du cinéma s'ébranle à la recherche d'un scénario valable. L'idéal demeure d'adapter un livre à grand succès, ce qui garantit que les lecteurs se rendront à tout le moins dans les salles, par curiosité : on se souvient de l'excellente version du "Dahlia noir" de James Ellroy, sorti en France l'an dernier, et qui renouait avec la blonde platine, les costumes un peu larges, les conduites intérieures noires et le whisky-eau de Seltz. Autre solution, le remake, plus hasardeux en apparence : qui dira, sans présumer du reste, que Keanu Reeves vaille feu Glenn Ford (3h10 pour Yuma)?

L'usage du genre dans ce type de productions ne tourne jamais au parodique ou au contraire à l'épure, que se permirent respectivement Jarmusch (Dead man) et Eastwood (Unforgiven) avec le western. Au contraire, les scénaristes du XXIe siècle respectent strictement les codes d'autrefois, ce qui donne à ces bouquets de films de genre un caractère académique, donc éphémère.

S'agissant du frémissement manifesté par le cinéma américain en faveur du western, une autre explication peut être avancée. La guerre en Irak, quoique moins meurtrière que le conflit vietnamien, invite les Etats-Unis à repenser leur rôle de "porteurs de flamme du progrès" comme leur destinée manifeste. Il n'est pas indifférent qu'après que sa mort avait été annoncée, le western ait retrouvé une faveur éphémère dans le cinéma américain des années 1965-1975, en particulier pour l'oeil des jeunes réalisateurs : Monte Hellman (L'ouragan de la vengeance ; The shooting), Robert Altman (John MacCabe), Samuel Peckinpah (La horde sauvage), Sydney Pollack (Jeremiah Johnson), Clint Eastwood (L'homme des hautes plaines, Josey Wales hors-la-loi). Souvent violents -Peckinpah- ou désenchantés, ces films avaient en commun de détruire à leur manière le mythe de l'invincibilité et de la bonté "américaines", dans un contexte marqué par la guerre du Vietnam. On pourrait ajouter à cette liste un sauvageon tardif, "Heaven's gate" de Cimino.

A l'époque, le cilice des studios ne meurtrissait pas la chair des réalisateurs avec autant de cruauté qu'aujourd'hui. Le retour momentané au film de genre pour penser la "saga americana" et son avenir procédait d'un questionnement d'artiste. Qu'en sera-t-il des westerns contemporains?

Notre désenchantement quant au fonctionnement de l'industrie du cinéma outre-Atlantique nous pousserait au pessimisme. Ajoutez à cela le choix de certains acteurs : le musculeux et médiocre Brad Pitt pour le film sur Jesse James... Mais taisons là nos doutes, et jugeons -demain- sur pièces.

samedi, septembre 29 2007

Gourmand, trop gourmand

Chacun ses marottes : ce billet enfourche derechef le cheval institutionnel. Vous vous lasserez peut-être de ce goût-là, et de ne pas lire sur le blog plus de considérations sur la Birmanie, le Grenelle de l'environnement ou la réforme des régimes spéciaux (en vrac). Le cas échéant, mille excuses aux esprits moins obsessionnels que le mien ou, soyons cruels, plus immodestes encore.

Un entrefilet paru dans "Le Monde" daté d'avant-hier avait le don de stupéfier : Jean-François Copé, ci-devant maire de Meaux et président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, qui émerge à peine de cinq années dans les palais ministériels, aurait été recruté par le cabinet d'affaires "Gide Loyrette Nouel" pour une activité de consultant ponctuel.

Mettons de côté l'aspect "incarné" de cette information. Oui, Jean-François Copé tient le rôle de la parfaite tête à claques pour l'opposition depuis plusieurs années. Bosseur mais arrogant, discourtois et péremptoire, Jean-François Copé s'est appliqué à poser en chef de meute depuis juin 2007.

Il est pourtant une contradiction entre les nécessités de la carrière personnelle de M. Copé et l'intérêt du groupe majoritaire : le maire de Meaux, que le président de la République apprécie peu, cherche à se faire bien voir de l'Elysée pour retrouver un maroquin ; les élus UMP doivent au contraire réinventer le rôle d'une majorité dans le cadre s'une république "sur-présidentialisée". Adepte de la férule plus que de la carotte pour faire avancer le groupe dans un sens purement gouvernemental, l'ancien ministre du budget n'était pas un bon choix pour ce poste, qui exige doigté, connaissance et respect de la fonction parlementaire. Un garde-chiourme y réussira moins bien qu'un diplomate : nous n'irons pas plus loin, réservant tout jugement développé sur l'action de M. Copé à une date ultérieure.

Dans l'absolu, la révélation du "Monde" soulève deux problèmes : celui du cumul des mandats, et plus largement de l'opportunité du cumul entre activité professionnelle et fonction parlementaire ; celui de l'éthique en politique.

Lors du colloque sur les institutions organisé il y a peu par le Nouveau Centre et les réformateurs de l'UMP, Gérard Longuet et Hervé Morin étaient tombés d'accord pour préconiser l'interdiction du cumul entre un exécutif local et un mandat de député. A l'heure actuelle, un député "vertueux", qui refuse l'exercice de tout autre mandat, se place en situation difficile face aux élus locaux qui guignent son siège ou même aux parachutés soutenus par ces élus locaux : en témoignent les sueurs froides d'Arnaud Montebourg en Saône-et-Loire lors des dernières législatives. Pour compenser cet absence de mandat local, le député roublard aura tendance, en l'état présent des choses, à se muer en élu local (bis), bureau des pleurs et des réclamations plus que faiseur de lois : songeons à certain député de la 3e circonscription des Vosges...

Notre opinion est faite depuis longtemps sur ce sujet. La mère des réformes en matière d'institutions, c'est l'interdiction du cumul des mandats pour les députés. En ce sens, nous blâmons M. Copé, député-maire de Meaux, sans oublier que la mécanique élective contemporaine le contraint à la collection de casquettes.

Etait-il bien nécessaire d'en coiffer une aux couleurs d'un prestigieux cabinet d'affaires?

Ecoutons M. Copé : il justifie sa décision par le souci de rester en contact avec "la réalité". Comme si le quotidien des avocats d'affaires avait à voir avec les tracas de Mme Michu... Plus prosaïquement, on peut envisager que l'embauche de M. Copé ne soit pas étrangère, pour ce qui le concerne, à des préoccupations pécuniaires et familiales. Le président du groupe UMP à l'Assemblée nationale pourrait cependant interpeler l'opinion sur la nécessité de revaloriser le traitement des députés. Ce serait prendre un risque politique. Alors qu'en apposant discrètement sa signature au bas d'un contrat, dans l'atmosphère ouatée d'un siège parisien...

N'oublions pas de surcroît qu'en sa qualité d'ancien ministre du Budget, M. Copé a pu rencontrer, il y a six mois, les intérêts de certains des clients du cabinet pour lequel il va travailler, ce qui pose un problème de moralité publique. Le problème n'est pas neuf : après tout, M. Edmond Alphandéry, ancien ministre de l'Economie, est devenu peu après PDG d'EDF, mais il s'agissait alors d'une entreprise publique. Le choix de M. Copé évoque plus volontiers le destin du chancelier Schröder -toutes proportions gardées-.

On objectera que l'exercice en parallèle d'une activité professionnelle permet aux députés de s'assurer, en cas de défaite, d'échapper à l'ANPE. En 1993, au moment de la déroute socialiste, beaucoup d'anciens parlementaires se retrouvèrent au contraire le bec dans l'eau, faute d'avoir préparé un plan "défaite". Et d'aborder ici la question du statut de l'élu, serpent de mer s'il en est.

Une option raisonnable consisterait à prévoir que les député battus intègrent un corps de l'Inspection de l'administration (inspection du travail, de l'éducation nationale, des prisons, ...) pour une durée de 5 ans : je soumets cette hypothèse à la sagacité de mes lecteurs.

Quant à M. Copé, nous souhaitons que les négociations qu'il aura à connaître chez "Gide, ..." lui apprennent la souplesse et le respect de l'adversaire. Ou comment passer de l'indignation au voeu pieux...

jeudi, septembre 20 2007

Du bon usage de Retz

Les plus mitterrandiens de nos lecteurs savent que leur grand homme goûtait les mémorialistes du Grand Siècle. De sa dilection toute particulière pour Paul de Gondi, cardinal de Retz, le natif de Jarnac ne faisait pas mystère. Les proches racontent à qui veut l'entendre qu'une phrase du grand Frondeur revenait souvent sur les lèvres de Mitterrand : "on ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment".

Chacun pourra vérifier l'exactitude de la citation en se plongeant dans la touffeur des Mémoires. Ce n'est pas ici notre objet. Je révélerai au contraire que cette sentence cardinalice m'est revenue en mémoire à la faveur d'un colloque récent sur la réforme des institutions.

C'était hier 19 septembre, à l'Assemblée nationale.

Le décalage horaire lestait mes membres du poids de plus d'années que je n'en ai encore. L'événement étant organisé par le Nouveau Centre et le courant des Réformateurs (au sein de l'UMP) dans une belle salle de l'Assemblée nationale, je me suis cependant fait violence. A l'heure où la Commission Balladur entame ses travaux, comment se désintéresser de la loi commune et fondamentale?

Salle Colbert, du beau monde : notre ministre Hervé Morin, Philippe Houillon (député UMP, qui s'est illustré lors de la Commission d'enquête sur l'affaire d'Outreau), Arnaud Montebourg, le constitutionnaliste Bastien François, le politiste Pascal Perrineau, Jean-Christophe Lagarde, ainsi que Gérard Longuet. A voir ce dernier, remarquable Président du conseil régional de Lorraine avant 2004, mon coeur de Vosgien se réjouissait. Et le sénateur de la Meuse d'introduire en effet les débats avec précision et habileté.

Les orateurs qui suivirent se rejoignaient - hormis Jean-Christophe Lagarde- sur la nécessité de limiter, voire d'empêcher radicalement tout cumul des mandats pour les parlementaires, exception étant accordée au Sénat. Il fut aussi question de la limitation de l'usage du 49-3 au vote du budget, de la maîtrise de leur ordre du jour par les Chambres elles-mêmes, ainsi que de la nécessité de rompre avec la pratique du "domaine réservé" (théorisée par Chaban-Delmas) en permettant à l'Assemblée de se prononcer a priori sur le mandat des représentants de notre pays dans les négociations internationales ou européennes.

Après quelques minutes, ce bon vieux cardinal de Retz se rappelait toutefois à notre souvenir. "On ne sort de l'ambiguïté qu'à son détriment".

Les intervenants l'avaient peut-être lu qui, Arnaud Montebourg, Bastien François et Jean-Christophe Lagarde mis à part, évacuaient soigneusement la question de la responsabilité du président de la République et de la suppression du Premier ministre. Mais aussi, comment résister aux blandices d'un régime mi-chèvre, mi-choux, à qui on reconnaît une bienfaisante souplesse (elle n'est qu'unidirectionnelle)? D'autant que la pratique institutionnelle permet au Président de se décharger des arbitrages embarassants sur un Premier ministre fragile. Douce, confortable ambiguïté, qui ne profite depuis des lustres qu'au seul Chef de l'Etat : comme si le vote présidentiel valait délégation absolue du pouvoir à un seul homme...

Humilité à part, il me semble que la question première que doivent se poser les membres de la commission Balladur est la suivante : devons-nous, oui ou non, trancher en faveur d'un régime présidentiel en droit, et contre un régime hyper-présidentiel en fait?

Des réponses différentes peuvent y être apportées : avec Arnaud Montebourg, Bastien François ou Jean-Louis Bourlanges, je pencherais spontanément, par incorrigible libéralisme politique, en faveur d'un régime parlementaire à l'allemande, qui offrît toutes les garanties de stabilité. Ce régime-là, c'est d'ailleurs celui que défendirent toujours les penseurs de la modération et du libéralisme (Thibaudet, Aron, ...). Las! Le souvenir de la IVe République a agi dans l'opinion publique comme un miroir déformant pour tout le parlementarisme, en réduisant les mérites à rien, et les défauts à l'essentiel, c'est-à-dire la survie de la Nation et de l'Etat.

L'élection du Président de la République au suffrage universel direct, la réforme du quinquennat et l'inversion du calendrier -que François Bayrou, tout à ses mirages élyséens, fut le premier à réclamer- ont fait glisser le régime de la Ve République sur une pente monarchique. Il eût pu en être autrement, et Michel Debré regretta un temps, après 1958, qu'on se résigne à cette lecture-là de notre Constitution.

La politique se veut art du possible : il ne sert à rien de regretter la lampe à huile ou la marine à voile, pas plus que les occasions perdues de revenir à la norme européenne d'un chef de l'Etat qui arbitre et d'un chef de gouvernement qui gouverne. Arnaud Montebourg et Bastien François eux-mêmes n'osèrent hier d'allusions que voilées à la vieille tradition républicaine : celle d'un Parlement qui légifère vraiment. Comme nous -humilité toujours à part-, ils semblaient prêts à accepter qu'on tournât le braquet dans l'autre sens, l'ambiguïté des institutions s'avérant à l'usage plus handicapante que bénéfique.

A cette heure, l'établissement en droit d'un régime présidentiel ne déferait pas beaucoup des plis imprimés à notre lecture de la Constitution. Il se traduirait surtout par un renforcement considérable des pouvoirs du Parlement. C'est une réalité méconnue en France, mais le Président des Etats-Unis d'Amérique se heurte souvent au Congrès, même quand celui-ci est dominé par son "camp". Dans de nombreux cas, il est contraint de négocier avec les (autres) représentants du peuple. Cet équilibre strict entre des pouvoirs qui ne procèdent nullement l'un de l'autre a pu produire des catastrophes (la réforme de la protection sociale par Bill Clinton en 1996 ; la guerre en Irak) comme des textes équilibrés et justes (les lois de lutte contre la discrimination votées sous Lyndon B. Johnson). Répétons-le : le président Sarkozy est aujourd'hui plus puissant dans les faits, en France, que George Bush ne l'est lui-même sur le territoire américain.

En refusant de trancher le noeud gordien -ici le caractère hybride du texte de 1958, qui ne convenait peut-être qu'à de Gaulle-, Hervé Morin, Gérard Longuet ou plus encore Philippe Houillon semblaient hier pécher par timidité. François Bayrou avait choisi de demeurer, lui aussi, dans l'ambiguïté sur ce sujet, pendant sa campagne présidentielle.

Certes, il est bon que la main tremble à l'heure d'opérer l'organe vital de la démocratie. Rien de plus naturel que de se méfier des remèdes de cheval. Mais on ne résoudra rien en multipliant les interventions bénignes, alors que c'est le coeur de la République qui est touché.

Comment expliquer que beaucoup rechignent, au Centre et à droite, à penser globalement une réforme institutionnelle, comme Jack Lang ou Edouard Balladur, en vieux praticiens du pouvoir, surent le faire autrefois?

Ne négligeons pas, d'abord, ce travers français qui veut qu'un titre, surtout lorsqu'il est prestigieux, ne puisse disparaître. Gare à celui qui supprimerait le Premier ministre, quand tant d'hommes rêvent des ors -et du jardin- de Matignon, sans en bien mesurer les servitudes! Ne minimisons pas non plus ce que peut avoir de confortable et de rassurant la présence hebdomadaire parmi eux, pour les députés ou les sénateurs, du 3e personnage de l'Etat. N'ignorons pas enfin que le chef du gouvernement prête une oreille plus compréhensive que le président de la République aux demandes de modification du tracé des routes ou de plan de sauvetage d'une usine...

Est-ce suffisant pour maintenir une fonction qui, en servant de paravent à l'omnipotence présidentielle, contraint les parlementaires à dialoguer avec l'exécutif pour l'amour du verbe et par intermédiaire? Notre réponse -et qui nous coûte, je le répète- est négative, sans ambiguïté. Jean-Christophe Lagarde nous a semblé pencher dans le même sens, pour des raisons proches.

Avec tout le soutien que je leur accorde dans leur action politique, et avec leur permission, je pourrais conseiller à certains des dirigeants présents en salle Colbert de préférer Alfred de Musset au cardinal de Retz, contre tout goût strictement littéraire. En matière constitutionnelle, je crois qu'"il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée" plus qu'au danger de rompre avec l'ambiguïté.

mardi, septembre 18 2007

Retour de New York

Mes vacances outre-Atlantique prendront fin mercredi.

Mille excuses pour ce silence de quelques jours!

samedi, septembre 8 2007

Des céréales allochtones en général, et du maïs en particulier

Le match ouvert entre les intérêts économiques locaux et les préoccupations écologiques est clos, à entendre les déclarations vertueuses du Président de la République, de Jean-Louis Borloo et de Michel Barnier.

On note en effet que la responsabilité écologique et sociale des entreprises intègre les discours des dirigeants patronaux. Depuis plusieurs années, des initiatives ont été prises afin de regrouper des acteurs du monde de l’entreprise « durable » : le souci de l’avenir à long et moyen terme ne signifie pas la faillite à court terme. Nous citerons ici l’association « Entreprendre Vert », présidée par notre amie Andrée Buchmann, conseillère régionale d’Alsace (http://www.entreprendrevert.org).

Ces perspectives « rassembleuses » ne font pas oublier qu’à l’heure du choix en matière de réglementation ou de législation, la main de l’Etat tremble trop souvent devant les lobbies. Cette observation vaut tout particulièrement pour le ministère de l’Agriculture. Prenons un exemple concret : la culture du maïs.

A ceux de mes lecteurs dont les notions céréalières pèchent par minceur, je précise que le grain d’or ramené d’Amérique a tendance à appauvrir les sols, et surtout à les raviner. La rotation des cultures d’une année sur l’autre permet rarement de réparer les dégâts causés par le maïs : champs sillonnés de multiples petites crevasses et asséchés.

Je ne sache pas que les Européens consomment directement beaucoup de maïs ; sans doute cette céréale fournit-elle la matière à maints extraits mystérieux qui entrent dans la composition de produits alimentaires préparés. Ce sont ces usages-là qui expliquent la multiplication des champs plantés de maïs dans le secteur des Vosges dont je suis originaire (cantons de Bruyères et de Remiremont).

Voilà une céréale peu chère à la semence, qui rapporte bien et demande peu d’entretien. Sauf que… Les ravines dans une terre appauvrie ne facilitent pas l’absorption de l’eau par le sol, mais plutôt sa stagnation en surface, ou au contraire son écoulement trop rapide vers l’aval, avec les risques que cela suppose en périodes de crue des rivières.

Mon intention n’est pas de proposer un retour aux bonnes vieilles cultures d’autrefois, style choux-orge-avoine, d’autant que cet article se nourrit de la seule observation d’un phénomène qui peut n’être que localisé. Il ne semble pas déraisonnable cependant de conseiller au ministère de l’Agriculture de poursuivre sa mue et de se détacher du productivisme, pour réglementer au plus près des réalités physiques de la France. En l’espèce, cela signifie que la culture du maïs devrait cesser d’être encouragée aveuglément.

Nous ne sommes pas les propriétaires, ni même les légataires d’un espace naturel, mais ses usagers, parmi des milliards d’autres : c’est ce principe qui devrait inspirer notre agriculture, au moins autant que les intérêts des grands groupes agroalimentaires.

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